Raskar Kapac ressuscite Jean-René Huguenin


Extrait : Voici l’un des très beaux textes inédits du second roman inachevé de Jean-René Huguenin, publié en exclusivité dans le premier numéro de Raskar Kapac (en vente sur Krisis Diffusion).

Le héros, Éric Laude, assiste à l’humiliation d’une tondue à la libération. Quand l’horreur de la délation conduit à l’épuration arbitraire.

"La hideuse explosion de joie, de férocité, d’indécence, d’un peuple d’esclaves tout à coup délivrés et incapables de revêtir avec dignité leur nouvelle condition d’hommes libres, se soulageant dans le fol été de toutes leurs fringales rentrées, hurlant, mendiant, acclamant au hasard les divinités bienveillantes et casquées dont les visages de bois, du haut de leur «Patton» daignaient leur mastiquer un sourire – et qui leur jetaient même parfois du chocolat, des cigarettes, du chewing-gum, des paquets de ration sur lesquels s’abattaient aussitôt des grappes d’enfants, de vieillards et des femmes – tandis que les hommes, après avoir guetté derrière leur volet le départ du dernier camion allemand, enfilé à la hâte un brassard de la Résistance et passé autour de leur épaule la bandoulière au cuir usé d’une mitraillette d’occasion, se jetaient dans les rues bouillonnantes où les avaient déjà précédées, moins lâches ou peut-être plus ivres, des hordes de poissardes – celles-là même dont les aïeules, un siècle et demi plus tôt, avaient castré les Suisses des Invalides – matrones aux chairs violettes de santé et de fureur, aux lèvres rentrées, aux petits yeux rétrécis, luisants comme des têtes d’épingles, qui dénonçaient, traquaient, lynchaient pour assouvir un appétit non de vengeance mais de souillure, de dégradation, d’égalité. 

Éric regardait courir et chanter sous le soleil d’août ces gens pour lesquels, trois semaines auparavant, son frère était mort. Il les regardait achever à coups de poing, à coups de crosse, un milicien qui s’était brisé les deux jambes en tombant d’un toit, et chacun de leurs cris et de leurs coups, loin de venger Alain, le trahissait, le déshonorait, rendait ridicule son martyre et sa mort. Il les regardait jaillir d’une maison, tenant dans leurs serres une jeune femme blonde, vêtue d’un corsage blanc et d’une robe verte dont les deux couleurs semblaient mêlées dans ses yeux d’amande pâle. Il regardait leurs mains, des mains de femme surtout, déchirer le corsage, tirer sur la jupe comme sur la peau d’un lapin qu’on écorche, tandis que la jeune femme, nue, muette et molle comme un linge, tournait vers lui un visage exsangue, presque gris, et comme soumis à la pression d’un ouragan – cils chavirant, narines pincées, coins de la bouche tirés, masque aux traits figés par le vertige, l’angoisse, l’abandon, qu’il reconnaîtrait plus tard, en d’autres occasions, sur d’autres visages – et posait son regard sur lui, mais sans le voir, ne percevant sans doute plus, à travers ses paupières défaillantes, qu’une ceinture de têtes cloutée d’yeux. 

Quelqu’un tira sur les cheveux blonds, et le buste de la jeune femme, brusquement cassé en deux, se renversa en arrière, tandis que ses seins lourds s’inclinaient sur ses flancs. Elle ne se débattait pas, ne criait même pas, ses yeux maintenant grand ouverts, offerts au ciel d’été avec horreur, avec extase, et la foule autour d’elle était devenue si silencieuse que l’on pouvait entendre le cliquetis de la tondeuse. Éric regardait leurs figures fixes, glacées par l’attention, et il devinait la voluptueuse douleur qu’ils éprouvaient à humilier, non pas cette jeune femme peut-être coupable, mais la race humaine, l’homme, eux-mêmes. A quinze ans, il était assez âgé pour savoir qu’une cause, une patrie, ne suffisent pas à inspirer tant de haine et que cette épave dolente, étendue maintenant sur le trottoir, n’était que la victime anonyme et transparente à travers laquelle chacun déchaînait sa haine de soi. «Arrêtez! Vous me faites mal!» cria tout à coup la femme, comme s’il se fût agi d’un jeu où ses adversaires eussent enfreint les règles. «Arrêtez, je vous en supplie!» hurla-t-elle vers la foule muette dont les têtes, comme atteintes tour à tour par la bourrasque de ce cri, oscillèrent de proche en proche et se courbèrent en avant."
JRH.

Raskar Kapac consacré à Jean-René Huguenin est disponible ici (5 euros port compris)
Source : Raskar Kapac

Aucun commentaire

Images de thèmes de tjasam. Fourni par Blogger.