L'autonomie et la liberté (2/2)

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Quelle liberté ?

Comme il a été mentionné au début de ce texte, la déclaration communément employée afin de définir le concept de liberté dans la société capitaliste est que « la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres », petite phrase assassine bien ancrée dans la tête de tous les petits sujets (dans les deux sens) aux identités factices bien rivée que cette société a fait, ou veut faire de nous tous. Par cette déclaration au caractère axiomatique, et ce qu'elle porte en elle comme déduction profonde de notre soumission au capitalisme et à ses « valeurs », la « liberté » est devenue un concept quantitatif signifiant une détermination extérieure de restrictions calculable au moyen d'une quantité de droits acquis, de limites propres à un système de ruptures de chacun par rapport au flux social qui mesurent un niveau atteint dans l'échelle idéale d'une « autonomie » gagnée. Revendiquer, le plus souvent bien sûr par des moyens « politiques » et syndicaux institutionnels, plus de droits ou l'extension du Droit, est une façon inconsciente d'avaliser, en se soumettant à une médiation structurée par le marché, un système au sein duquel la « liberté » ne signifie plus que l'espace à l'intérieur duquel l'individu peut se mouvoir tout en restant « immobile » et impuissant ; ce qui signifie ne plus avoir prise sur le flux social, et donc ôter la possibilité de lui donner un sens que son action saurait lui imprimer, son action combinée avec celle des autres, puisque les « autres » deviennent des concurrents, parfois associés.

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La véritable liberté, liée à une pensée retrouvée et enracinée, une pensée constituante de l'être mouvant mais situé, ne saurait s'exprimer dans un cloisonnement déterminé par des impératifs, économiques et pseudo-politiques. Une réelle liberté s'associe avec l'idée d'autonomie, même si cette dernière, sous sa forme matérielle, peut exister sans la première. L'autonomie est une condition de la liberté, non l'inverse, et la liberté en retour, peut permettre d'accroître l'autonomie. La liberté est cette possibilité de réaliser avec les personnes dont on se sent lié par un destin commun, des actions visant à permettre l'auto-réalisation de chacun, ce qui pose comme condition primordiale l'assouvissement des besoins élémentaires individuels et collectifs. L'acte auto-réalisateur ainsi promulgué par l'idée du Bien commun en partage peut alors être à même de donner un sens à l'existence au sein d'un flux social qui porte l'humain vers un re-positionnement perpétuel vis-à-vis de la vie : l'anti-thèse du statisme prôné par un individualisme « libéré » de la société capitaliste. La liberté de chacun d'entre nous peut alors s'étendre lorsqu'elle rencontre celle de l'autre. Il n'y a plus alors de limitations en une pseudo-autarcie aliénante mais un moyen d'accéder à toujours plus d'autonomie et d'auto-réalisation de sa vie. Nous pourrions parler de mutualité, la liberté des uns enrichissant celle des autres au travers des œuvres communautaires.

La liberté peut aujourd'hui s'imager telle une fleur qui pousse et s'épanouit dans les failles crées par nos actes d'insubordination contre un système dominant destructeur de vie. Elle se montre en exemple dans l'agir expérimental et la résistance en réaction contre la dynamique morbide du capitalisme, et en actions dans ce que la vie peut produire de plus intense pour son auto-réalisation. La liberté est tout d'abord un cri de révolte, et ce cri a d'autant plus de force qu'il est poussé de l'intérieur du système dominant, de la réalité vécue du monde libéral capitaliste, un cri de réaction à ce que l'on comprend, un cri qui force à vouloir se rapprocher des autres dans un désir de révolution « conservatrice », celle-ci se comprenant dans une absolue nécessité de relier le devenir des êtres à ce qui les a fait être tel qu'ils sont déjà, donnés comme tels dans la singularité de leurs appartenances identitaires. C'est une volonté de remise en mouvement. La liberté engage à ce titre comme un besoin, une nécessité vitale, l'expérimentation de relations humaines renoués aux seins de collectifs, coopératives, communautés originelles ou professionnelles, ou simples groupements éphémères de personnes aspirants à briser l'isolement de ce qui se pare des habits de liberté mais qui n'est qu'un carcan détruisant petit à petit notre sociabilité, notre humanité. La liberté c'est aussi l'assomption de la conflictualité dans les rapports entre les individus.


Les conditions de l'autonomie et de la liberté

Le désir de liberté pousse vers le désir d'autonomie, vers le désir de s'émanciper d'un système qui nous cloisonne dans des rôles de serviteurs d'une méga-machine planétaire hyper-productrice, mais surtout destructrice de nos aptitudes à aller vers l'autre afin que puisse s'élaborer un monde vraiment humain, sans désir de perfection ni d'utopies (la plus grande et la plus néfaste des utopie n'est-elle pas celle portée par l'idéologie libérale ?), sans prétention d'étouffer la conflictualité sous la masse d'un idéalisme inhibant. La liberté et l'autonomie, nous pouvons les concevoir et les expérimenter de différentes manières, de nos alternatives à la consommation (surtout en grandes surfaces) à la réappropriation de nos identités, originelles et professionnelle par exemple, dans des enjeux qui dépasserons de toute manière nos existences actuelles aliénées aux rêves de la consommation et de la « réussite sociale ». Pour, donc, qu'elles aient un sens politique et social, il faut que ces concepts, ayant repris tout leur sens originel, restent en phase avec la réalité qui est la nôtre dans le non-monde capitaliste (même si une autre réalité doit d'ors et déjà se concevoir, voire se construire peu à peu, au sein même de nos pratiques et rapports sociaux alternatifs aux système dominant). 

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Photographie datant de 1908, Allemagne
Trop souvent, l'autonomie est vue comme un principe d'autarcie réelle, d'indé-pendance supposée totale vis à vis du système dominant, au risque de ne se focaliser que sur les aspects techniques et écologiques de l'aventure et donc de se couper du terreau fertile des luttes sociales qui représentent en permanence et en évolution le ferment de théories et pratiques plus radicales encore (en ayant tendance à s'approcher des causes profondes de notre aliénation au Capital). La question est toujours de savoir jusqu'où peut-on « s'arranger » de ce système sans que celui-ci ne puisse représenter un risque soudain de récupérer d'une façon ou d'une autre (par le biais des élections représentatives par exemple) ce qui a pu être construit en tant que base de résistance et d'expérimentations sociales. L'enjeu est bel et bien de nourrir nos théories et pratiques des désirs réactifs de vie et de socialité que le non-monde capitaliste adonné à l'idéologie libérale-libertaire génère en son sein du fait des sentiments ô combien justifiés d'injustices et de dégoût qu'il engendre vis-à-vis d'un idéal toujours néanmoins présent, enfoui, dans la réalité humaine, « populaire », et arrimé à l'idée impérieuse de Bien commun, de Common decency (G. Orwell).

L'idée est que nous devons former société (11). L'autonomie et la liberté que nous devons cultiver, faire croître, dans nos luttes, nos pratiques, nos théories comme autant d'îlots d'élaborations de relations humaines en rupture avec l'ordre dominant, doivent être conquises par les moyens qui nous semblent adéquates, y compris si cela passe par la conquête de nouveaux droits à l'intérieur même du non-monde capitaliste. Mais attention, la « conquête » ou l'extension de droits ne devrait, dans une logique de rupture, ne représenter que des actes conscients de pousser ceux-ci jusque dans d'insolubles contradiction desquels puissent jaillir la vraie nature du Droit moderne, à savoir de nous enfermer dans un cadre juridique en adéquation avec les besoins de la domination du Capital. Il s'agirait donc de pousser une certaine « logique » jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'elle n'ose prétendre ouvertement : l' « autonomie » est l'aliénation, la « liberté » est la captivité. L'autonomie est aujourd'hui à ce prix qu'elle doit probablement se nourrir d'un état de dépendance négative et de luttes radicales (descendre à la racine même des choses, à ce qui les constitue comme telles) contre les dominations illégitimes parce que basées sur un égalitarisme qui n'est que tromperie et, par extension, rêverie idéaliste. Nous devrons réintroduire dans nos vies une verticalité que les faux princes qui nous gouvernent n'ont fait qu'exclure de nos sociétés occidentalisées en partageant équitablement des rêves à tous, et des bienfaits qu'à certains.


Yohann Sparfell
Source : Rébellion n°77


11. « ...Traditionnellement, le domaine « social » a été opposé au domaine « communautaire » comme dans la célèbre distinction de Tönnies entre société et communauté, Geselleschaft et Gemein schaft. Cette apparente contradiction interne peut cependant conduire vers une vérité plus profonde. Une écologie sociale est un projet visant à reconquérir les dimensions communautaires du social, et il est donc pertinent qu'elle cherche à récupérer l'héritage linguistique collectif du terme lui-même. « Social » est dérivé de socius, ou compagnon. Une société est donc un ensemble de relations entre compagnons – en un sens, elle est elle-même une demeure, à l'intérieur de la demeure terrestre. » John Clark in « Une écologie sociale » (http://kropot.free.fr/Clark-Ecologiesociale.htm). Il est donc important de considérer ce que l'on range sous le terme de « société ».[pdf] L'AUTONOMIE ET LA LIBERTÉ

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