Revue éléments n°169 : La Nouvelle Vague du conservatisme



Extrait de l'éditorial d' Alain de Benoist


"La diversité est un terme à l’identité malheureuse. À l’origine, il est synonyme de pluralité et de variété. Diversité des paysages et des lieux, diversité des peuples et des cultures, diversité des espèces. «Vous avez demandé à la richesse et à la diversité des formes l’art d’exprimer fidèlement la multiplicité infinie de la nature», écrivaient en 1895 les frères Goncourt dans leur Journal. D’où vient la diversité? De l’imperfection du monde. Bienheureuse imperfection qui est aussi cause de la plus grande richesse de l’humanité, car un monde parfait serait d’une désolante uniformité!
Les universalismes dogmatiques ont toujours eu des problèmes avec la diversité, et plus largement avec l’altérité. La différence n’y est tolérée que pour en souligner le caractère inessentiel, transitoire et contingent. L’égalité est régulièrement confondue avec la mêmeté, comme si la condition de l’égalité était que rien ne distingue plus les cultures, les êtres, et même désormais les sexes.
En 1871, l’anthropologue britannique Edward Burnett Taylor définissait la culture comme « ce tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société ». La reconnaissance de la diversité culturelle – ce qui veut dire : la reconnaissance de l’homme comme un être essentiellement culturel, qui ne peut appartenir à l’humanité que par la médiation d’une culture nécessaire pour se représenter son existence – a cependant été longue à s’imposer. L’ethnocentrisme occidental n’a cessé de se référer à une nature humaine universelle qui se confondait avec ses valeurs propres, légitimant du même coup la dévaluation des cultures autres, dès lors déclarées «inférieures», «barbares» ou «retardataires». D’où l’idéal de l’assimilationnisme. Tout à l’opposé, le relativisme culturel a débouché sur le multiculturalisme qui, sous ses formes exacerbées, remet en cause l’existence du bien commun. L’antiracisme, enfin, a pris souvent la forme d’une exaltation de toutes les formes d’hybridation et de mélange, « méthode de salut mixophilique » (Pierre-André Taguieff) censée déboucher sur la fusion de l’humanité et l’ultime indistinction de l’espèce, qui n’a que l’inconvénient de faire disparaître les différences qu’elle prétend respecter.
Claude Lévi-Strauss, qui s’est attaché toute sa vie durant à défendre les identités culturelles face à toute forme d’uniformisation, a bien montré de son côté que la préférence pour une culture ne s’apparente en aucune façon au racisme. «Il n’est nullement coupable, écrivait-il, de placer une manière de vivre et de penser au-dessus de toutes les autres, et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n’autorise certes pas à opprimer ou détruire les valeurs qu’on rejette ou leurs représentants, mais, maintenue dans ces limites, elle n’a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement. S’il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en-dessous duquel elles ne peuvent pas non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi».

La diversité mise au service de l’idéologie du Même

Mais à partir des années 2000, la diversité telle qu’on l’avait toujours comprise a cédé la place à la «diversité d’origine» pour désigner des personnes issues de l’immigration extra-européenne censées donner un nouveau visage au corps social. Faire place à la diversité, c’est désormais déconstruire les anciennes identités acquises et modelées au fil des siècles pour y substituer une sorte de caravansérail. « La diversité, affirment les responsables du Musée de l’immigration, tend à faire de la nation française un kaléidoscope d’identités composites et mêlées». Les individus «issus de la diversité» (sic) revendiquent le titre de « minorités visibles» pour souligner les discriminations dont ils sont victimes. On comprend par là qu’il ne faut pas discriminer les «identités fluides». On s’ouvre au monde, comme chacun le sait, en tolérant des pratiques qui reviennent à faire sécession de la société où l’on vit, à se soustraire à toute forme de commun au sein de l’espace public.
    La politique «diversitaire» revient dès lors à encourager toutes les formes de déstructuration du corps social, à institutionnaliser n’importe quelle forme de désir, à reconnaître et promouvoir n’importe quelle déviance. Il s’agit d’encourager les droits des individus pour mieux faire disparaître, sous leur poussée, l’inestimable pluralité des peuples. L’individualisme est ainsi promu au détriment de la singularité collective, assimilée à un «repli identitaire». L’humanité se présentait autrefois comme un ensemble hétérogène de peuples relativement homogènes, on veut aujourd’hui en faire un ensemble homogène de peuples radicalement hétérogènes. La diversité des cultures étant considérée comme un obstacle à l’unité du genre humain, on veut à la fois unifier l’humanité et ruiner la diversité des modes de vie, des mœurs et des coutumes, des façons spécifiques d’être collectivement présent au monde. On allègue ainsi la diversité pour mieux la faire disparaître. La diversité mise au service de l’idéologie du Même, tel est le sinistre aboutissement de cette évolution.
On se soucie beaucoup des menaces qui pèsent aujourd’hui sur la biodiversité. Il serait temps d’étendre cette préoccupation à la diversité des peuples, ainsi qu’à celle des langues et des cultures qui leur sont associées.

revue éléments n°169 conservatisme
Sommaire

Éditorial
03 Diversité
04 Agenda, actualités

L’entretien
06 Matthew B. Crawford : «Silence, qu’on réfléchisse enfin!»

Cartouches
12 Le regard d’Olivier François : W. Morris, père de la fantasy
15 Une fin du monde sans importance par Xavier Eman
17 Le carnet géopolitique d’Hervé Juvin
19 Cinéma : Hazanavicius s’attaque à Godard
23 Champs de bataille : Hardi Téméraire!
28 Bestiaires par Yves Christen
29 Sciences

Le combat des idées
32 Marseille : explosion d’un laboratoire multiculturel
36 Stanislas Dehaene, J.-M. Blanquer et les neurosciences
38 Catalogne 1937-2017
40 La vente d’Alstom à General Electric
42 Le bel avenir du nucléaire : entretien avec François Géré
44 Le romantisme fasciste
48 Les trésors de Matulu
50 Les idées noires de Jean-Pierre Georges
52 Allez-y sans moi, le film de Patrick Buisson
54 La grande offensive des antispécistes
56 Le crépuscule de la chasse
60 Billebaude, entretien avec Anne de Malleray
61 Thoreau le sauvage, dernier des contemplatifs
62 Arne Naess, l’écologie profonde et ses ennemis

Dossier
65 La Nouvelle Vague du conservatisme
66 Les équivoques du conservatisme
71 Le conservatisme de A à Z
77 Esquisse d’un manifeste conservateur
80 Pourquoi je ne suis pas conservateur par David L'Epée
82 Conservatisme : antithèse ou antichambre de la tradition?
84 Lorsque le socialisme était conservateur par Thibault Isabel

Panorama
86 L’œil de Slobodan Despot
87 Série télé : Engrenages, plus vraie la vie…
88 Philo : doit-on tout passer au crible de la raison?
91 Honfleur 2017, rendez-vous du cinéma russe
92 L’esprit des lieux : New York, New York
94 C’était dans Éléments : La Police de la pensée
95 Éphémérides

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