«Ce qui nous intéresse, ce sont les idées justes, quelle qu'en soit la provenance. Les étiquettes, c'est bon pour les bocaux de confiture!», Pascal Eysseric

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Entretien : La disparition annoncée du clivage droite-gauche se ferait-elle au profit d'un néoconservatisme bon teint? Si certains intellectuels de gauche, proches de La France insoumise, refusent toute collaboration ou expression dans les médias jugés au centre et à droite (dont Le Point), la plupart des penseurs actuels n'hésitent pas à intervenir partout, y compris dans des titres très à droite. Une revue incarne à elle seule cette évolution, Éléments, l'une des publications de la Nouvelle Droite, fondée en 1973 avec pour sous-titre Pour la civilisation européenne. À sa «une», aussi bien Michel Onfray, Marcel Gauchet, Jacques Julliard ou Matthew B. Crawford qu'Antoine Compagnon. Dans une interview posthume publiée le 14 janvier dans Le Monde, l'historien des idées Daniel Lindenberg la citait en exemple pour sa capacité à mener habilement «le combat des valeurs»: «Les intellectuels de gauche sont flattés par cette attention qui leur est portée par les représentants de la révolution conservatrice», affirmait-il, sous-entendant que ces derniers pouvaient ressentir l'impression enivrante de dîner avec le diable… Le Point a interrogé Pascal Eysseric, 45 ans, le directeur de sa rédaction.

Le Point : Votre revue est réputée être à droite toute, et pourtant, elle accueille dans ses pages des intellectuels comme Michel Onfray, Jacques Julliard et récemment Marcel Gauchet. Pourquoi avez-vous besoin d'eux?

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La revue Eléments
Pascal Eysseric : Tout simplement parce que nous apprécions leurs œuvres. Cela fait 40 ans que nous engageons le débat avec de grands intellectuels, hier Anthony Burgess, l'auteur d'Orange mécanique, Alexandre Zinoviev, aujourd'hui Antoine Compagnon, Serge Latouche ou le physicien Thibault Damour. Nous sommes pour le pluralisme et le polythéisme des valeurs. Disons que nous avons une certaine allergie à l'unique: Dieu unique, pensée unique, marché unique, monde unisexe, etc. Tout le monde voit bien d'ailleurs que les vieux clivages ne correspondent aujourd'hui plus à rien. C'est la raison pour laquelle nous nous intéressons aussi bien au renouveau du conservatisme qu'aux théoriciens du populisme de gauche comme Chantal Mouffe.

Certains pensent plutôt, comme Daniel Lindenberg, que, de votre part, ce n'est qu'une stratégie pour échapper au ghetto de l'extrême droite…

Éléments n'a jamais choisi ses idées en fonction d'une stratégie. Si c'était le cas, elle ne serait tout simplement pas crédible. De plus, nous récusons l'étiquette d'«extrême droite». Alain de Benoist, Michel Marmin et Jean-Claude Valla ont d'ailleurs fondé cette revue théorique dans les années 70, précisément pour en sortir. Ce qui leur a valu ensuite d'être taxés de «Nouvelle Droite». Aujourd'hui, la majorité des collaborateurs bénévoles d'Éléments a entre 25 et 35 ans, et n'a pas d'expérience partisane. Les uns se définissent comme des «antilibéraux de droite», et les autres comme des «conservateurs de gauche». Franchement, il suffit de s'intéresser aux idées que nous défendons pour s'en rendre compte.

Et quelles sont-elles, ces idées?

Nous ne partons pas de nulle part. Le titre complet de notre revue, Éléments pour la civilisation européenne, nous engage. Nous défendons une Europe puissante et creuset de civilisations. La diversité contre l'idéologie universaliste dominante. Celle-ci est fondée sur une anthropologie individualiste et des valeurs exclusivement marchandes, et débouche sur un monde homogène, insupportable. C'est pour cela que nous sommes contre la mondialisation, qui est avant tout un appauvrissement. Elle nivelle les modes de vie, fait disparaître les différences et les cultures, et stimule l'individualisme au détriment des communautés. Dans tous les domaines, nous prônons le rétablissement des limites et le respect des frontières.

Vos maîtres-penseurs?

Les miens? Alain de Benoist, Julien Freund, Carl Schmitt, Jean Cau, mais aussi Balzac. D'autres collaborateurs de la revue répondraient sans doute : Mircea Eliade, Ernst Jünger, Péguy, Georges Sorel, Hannah Arendt, Nietzsche, Heidegger, George Orwell ou Christopher Lasch! Certains sont plutôt classés à droite, d'autres à gauche. Ce qui nous intéresse, ce sont les idées justes, quelle qu'en soit la provenance. Les étiquettes, c'est bon pour les bocaux de confiture ! Nous avons maintes et maintes fois critiqué le racisme et l'antisémitisme, le nationalisme, l'homophobie. Ce qui ne nous empêche pas d'interpréter l'immigration avant tout comme un déracinement, auquel ne sont favorables que le patronat et les tenants du nomadisme universel.

Et les femmes dans tout cela? Vous n'avez pas beaucoup de collaborateurs du sexe féminin, et quand vous faites parler des femmes, ce sont plutôt des soutiens de la Manif pour tous. Ce n'est pas très pluraliste…

revue éléments étiquette droite gaucheDepuis les années soixante-dix, ce qui distingue la Nouvelle Droite, c'est aussi son féminisme affiché. Mais nous sommes contre le féminisme universaliste, qui tend à verser dans la guerre des sexes ou dans une théorie du genre pour laquelle la différence sexuelle est imaginaire. Cela étant, vous avez raison, c'est vrai que, dans le passé, nous n'avons eu que peu de collaboratrices. Fort heureusement, la tendance est en train de s'inverser.

Vous n'êtes pas non plus pour le mariage pour tous…

Alain de Benoist s'est prononcé pour un contrat d'union civile, d'autres membres de la rédaction lui sont hostiles. Mais cessons de voir le monde à travers le «mariage gay», qui ne concerne qu'une infime partie de la population. L'emprise croissante du capital, la transformation du monde en un grand marché planétaire, la disparition des classes moyennes, la montée de l'intelligence artificielle sont quand même des sujets plus importants! Nous ne sommes ni des nostalgiques ni des passéistes. Ce qui nous intéresse, ce sont les débats de demain. Nous voulons être des précurseurs. Dans un climat dépressif et délétère, nous essayons d'ouvrir des voies nouvelles. Plus l'idéologie dominante se fait pesante, plus le politiquement correct s'étend, et plus on aura besoin de revues comme Éléments pour comprendre ce que nous sommes en train de vivre!

Source (hors illustrations) : Le Point
Propos recueillis par Catherine Golliau

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